la faïencerie oubliée



« C’était un joli moutardier orné d’un bouquet survolé d’un papillon, dans lequel rayonnaient un jaune chantant, un bleu allègre et un violet manganèse légèrement teinté de mélancolie. Il s’agissait là des couleurs de la faïencerie de Toulaud, aujourd’hui complétement oubliée. Cet objet était conservé au XIXème siècle dans la collection de Mme Tardif de Valence, qui en raffolait. Mais on ne sait plus ce qu’est devenue cette belle collection ; ni le moutardier…

Les faïenciers, potiers et tuiliers de Toulaud ont connu le XVIème et XIXème siècle, des années florissantes avec pourtant de longues éclipses. Les premiers à pétrir cette terre étaient les Chazalet de Biguet, Jean Rous du Colombier et encore Louis Magnan, Simon Cance et Longueville. Mais la plus prestigieuse faïencerie locale était celle de Noyer de Gleize, à la Pras avec des artisans au tempérament artiste comme le maître faïencier Jean Robin et le tourneur Honoré Dayon, fils d’un avocat du roi. D’ailleurs en 1755 cette fabrique avait reçu des États Généraux du Vivarais une subvention de 3000 lires, Noyer plaidant que la terre de Toulaud était de nature à faire une aussi belle faïence que celle de Montpellier. Le pharmacien de la rue Saunière à Valence, Marius Réveillet, possédait quelques bocaux d’apothicaire très remarquables, dont quelques-uns avaient été commandés à Toulaud par un de ses lointains prédécesseurs qui répondait au doux nom de Zacharie.

Aujourd’hui, Pierre Réveillet conserve quelques-uns de ses précieux objets qui ont traversés les siècles. Les faïenceries du petit village ardéchois finirent par disparaître. Plus tard cependant sous Napoléon, un Demas de Cliousclat, qui avait échappé à l’armée d’Egypte, installait une poterie à Toulaud dans une maison proche du temple. Daniel lui succéda, et Aimé Demas, barbier à ses heures, a été le tout dernier potier de Toulaud. Les Demas produisaient une poterie utilitaire vernissée de bonne facture. Peut-être en reste-t-il quelques spécimens dans les maisons du voisinage, un mêla ou autrefois on « garait » de l’huile, une bouquetière à quatre anses, un fumoir pour endormir les abeilles, une biche ou le beurre montait mieux, une écuelle, un pichet… Ainsi, j’ignore si quelqu’un a pu sauver le pot à tabac « de Toulaud » dont le père Serpolet était tellement fier.

Il y a près de cinquante ans, le père Demas m’avait montré dans sa maison du temple, des traces de la dernière poterie : un bassin où on lavait la glaise, la pierre où on broyait les vernis et les couleurs, l’emplacement des étagères ou séchaient les pièces, le four encore. Il ne cachait pas son émotion devant les vestiges de l’atelier de ses ancêtres. Maintenant tout s’est effacé. Demeure la terre, ma bonne terre ».


Extrait du livre « NONCHALANCES » de Pierre Vallier



Une page de l’histoire de Toulaud contée par une vieille tuile

« Nous devons à l’amabilité de M. Laurent, fondé de pouvoir à la maison Paul Etienne de Saint-Péray, de donner cette information aux lecteurs. Avant toute chose, je tiens à remercier M. Louis Bouix, entrepreneur de travaux en bâtiments, pour m’avoir remis une curieuse tuile provenant d’un immeuble sis à Saint-Péray, à l’angle des rues de la République et des Sœurs Dominique. Cette dernière ruelle est certainement une des plus anciennes de cette localité avec des immeubles du 18ème siècle ; en effet au N° 6 le linteau porte la date de 1732 et au N° 9 subsiste celle de 1772.
La tuile de forme demi-ronde pèse 2kg150 ; elle mesure 43 cm de long, 13 cm de large dans sa partie la plus effilée et 21 cm dans celle la plus large – avec une épaisseur d’un cm. Sa teinte est jaune et la cuisson a été parfaitement réussie ; cette pièce frappée rend un son très clair. Ce ne sont pas toutefois ces caractéristiques communes à beaucoup de de ses semblables, qui lui donnent un certain intérêt, mais le nom du potier ainsi que la date exacte de sa fabrication gravée dans l’argile et qui sont ainsi parvenus jusqu’à nous. Voici cette inscription très lisible : « Fait par Jacques DUPLANTIER le 12 août 1717 »


Qui était Jacques Duplantier ? Où habitait-il ? Mes connaissances en géologie m’ont orienté naturellement vers la commune de Toulaud où il existe des couches d’une terre particulièrement qualifiée pour être supérieure à celle de Moustiers, pourtant réputée. Un article de Pierre Vallier, dans le même journal le 26 mai 1857, traite de la fabrique de de faïence de « Tovlav » en 1755, industrie nouvelle montée grâce au prêt de 3000 livres obtenu en 1754 des États Généraux du Vivarais par un certain Noyer ; il fallait donc que le riche gisement fut connu et exploité avant cette date.

Les registres paroissiaux de cette localité de 1685 à 1687, peu précis en ce qui concerne les professions, désignent à deux reprises : Jacques Chazalet, comme potier de terre, il s’agit de l’acte de conversion du 10 octobre 1685 de l’intéressé, âgé de 44 ans et de Isabeau Coulet – sa femme – âgée de 38 ans et de l’acte de mariage d’Antoine Coulet et Louyse Tromparent, du 28 avril 1687, dans lequel Jacques Chazalet figue comme témoin… Le travail de la poterie à Toulaud était donc ancien. Par contre, il n’a pas été possible de découvrir un acte désignant Jacques Duplantier comme potier, pas plus que ses dates de naissance et de décès ? Mais un acte de conversion de sa famille du 20 octobre 1685 donne son âge : 18 ans ce qui permet de déduire qu’il était âgé de 50 ans au moment où il a signé de sa main la tuile, objet de la présente note.

La date sur cet acte de conversion nous rappelle que nous sommes sous le règne de Louis XIV où est exercé l’odieux système des Dragonnades ayant amené les conversions massives des Calvinistes sous la loi de l’épouvante. Entre le 4 et le 22 octobre, cinq cent cinquante-six conversions forcées ont été enregistrées par M. l’Abbé Bouchardon, curé de Toulaud. Le 17 octobre 1785, Louis XIV, s’abusant sur la sincérité de ces conversions en masse, révoqua l’Edit de Nantes. Les documents consultés s’appliquent exactement à cette période particulièrement douloureuse de notre Histoire nationale et il est assez singulier que le fait banal de la découverte d’une tuile permette de lever un coin du voile recouvrant un événement aussi important survenu dans les Cévennes. Enfin pour terminer, j’ai pu constater que des descendants de notre potier ont demeuré longtemps à Toulaud ».


Joseph LAURENT
(Dauphiné Libéré du 3 juin 1961)